[Histoire] Entretien : sauvés par les Justes

Il existe des personnes dont la vie ne tient qu’à une main tendue.

Entre 1939 et 1945, les trois-quarts des Juifs de France ont survécu à l’occupation nazie, contrairement aux autres pays européens où les communautés juives ont été exterminées dans de très larges proportions (90 % en Pologne et dans les pays Baltes, 75 % aux Pays-Bas). Beaucoup de ces rescapés doivent leur salut à de nombreuses personnes non-juives qui, allant jusqu’à perdre leur propre vie, en sauvèrent des milliers d’autres.

Héros ordinaires et improvisés dans une guerre sans limites, les années qui suivirent, ils restèrent pour la plupart dans l’ombre, souvent par modestie, mais aussi par crainte de subir des réactions négatives de leur entourage, de leur employeur ou des autorités de leur pays pour avoir violé le règlement. Ce n’est que des années après, grâce aux témoignages des personnes sauvées ou de leurs descendants, que ces héros ont pu être identifiés et honorés pour leurs actes de bravoure.

Plus de 15 000 personnes ont reçu la médaille des Justes parmi les Nations. Chaque année, l’Institut Yad Vashem examine de nouveaux dossiers et honore d’autres noms. Beaucoup d’autres Justes, anonymes pendant la guerre et décédés depuis, resteront inconnus, mais leur rôle continuera d’être cité comme un modèle d’entraide et d’héroïsme.

Nombre d’entre eux n’ont pas souhaité et ne souhaitent toujours pas se faire connaître, estimant n’avoir accompli que leur devoir.

Charles et Louise, deux enfants sauvés par les Justes

Ils sont assis l’un à côté de l’autre, frère et soeur de sang marqués par l’Histoire, ne se prêtant que rarement à cet exercice. La mémoire, bien-sûr, est intacte. Dès lors qu’ils évoquent leurs premiers souvenirs, les images se projettent dans ce présent lointain, figées en verbes et en esprit, témoignage d’une vie détachée qu’il faut à tout prix écrire.

En 1940, Charles et Louise se réfugient à Bar-sur-Aube avec leur mère pour échapper à l’avancée allemande. Leur père, mobilisé dans l’armée française, a été fait prisonnier à la frontière Suisse. Dans ce village qui ne connait pas encore l’envahisseur, Louise se lie d’amitié avec Jacqueline Perrin, une jeune fille de son âge.

En 1942, leur mère est arrêtée et envoyée à la prison de Haut-Clos, à Troyes, avant d’être déportée à Auschwitz, sans retour. Avant de disparaître, elle confie aux parents de Jacqueline la protection de ses enfants placés en détention, à Paris. Moyennant un pot-de-vin, Marcel et Raymonde Perrin parviennent à récupérer Charles, Louise et leurs cousins auprès des gendarmes. « Leur motivation, c’était la charité, estime aujourd’hui Charles, 87 ans. Ils n’imaginaient pas dans quelle galère ils se lançaient. Il fallait avoir des amis pour dispatcher les enfants ; au pire, si on en trouvait un quelque part, on ne trouvait pas les autres. » Le 20 janvier 1944, une nouvelle vague d’arrestation se déroule à Bar-sur-Aube. Les enfants sont alors dispersés dans plusieurs familles. Charles atterrit dans la ferme d’Isidore et Anastase Schmitt, tandis que Louise reste chez M. et Mme. Perrin. Ils vivent ainsi séparément jusqu’à la fin de la guerre.

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« Lorsque papa est rentré, nous ne voulions pas quitter nos familles », se souvient Louise. « Nous ne connaissions pas notre père et ces gens nous avaient servi de parents pendant 3 ans, reprend Charles. Ils nous ont aimés, ils nous ont protégés. Il y avait une incompréhension totale entre quelqu’un qui devenait un intrus et ceux qui nous avaient adoptés. Papa a quitté des enfants et il a retrouvé des adultes qui n’avaient pas vécu la même chose que lui. » Après la guerre, les Allemands versent une pension aux déportés, sorte de dédommagement que Louise remet à son père. Mais celui-ci lui écrit alors : « Que je touche une pension ou que je ne la touche pas, ça ne me rendra pas l’amour perdu de mes enfants. » Louise referme un instant les yeux : « Et c’est maintenant que j’ai envie de pleurer. »

« On est toujours avec eux »

Les Justes avaient-ils conscience d’accomplir un acte héroïque ? « Sur l’instant, je suis sûre à 99% que non, répond Charles. Mais quelques années après, des gens ont commencé à en parler et l’Etat d’Israël a créé le nom des Justes pour honorer ceux qui étaient devenus des héros malgré eux. »

Chaque année, Charles et Louise se rendent à Bar-sur-Aube en pèlerins. Ils refont à pieds l’itinéraire de cette enfance blessée, de l’école des garçons à celle des filles, d’une maison à l’autre, rue Saint Maclou, jusqu’au cimetière où reposent Marcel et Raymonde Perrin. « Il y a même des camarades de classe qui me reconnaissent », s’amuse Louise. Il y a quelques temps, ceux-ci lui apprirent qu’ils avaient observé une minute de silence en classe, le jour de leur disparition.

« Bien-sûr, il faut l’avoir vécu, on ne peut pas l’expliquer. Mais nous, on est là, on a la chance d’être là. »

Maud PROTAT-KOFFLER

 

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