On a d’abord dit que le virus se transmettait par voies orales et tactiles. Alors on a imposé le masque, les gestes barrières et le gel hydroalcoolique. Et du jour au lendemain, tout ce qu’on a stoppé, c’est la contagion des sourires inoffensifs.
On a dit que pour maintenir les restaurants et les commerces ouverts, il fallait espacer les tables, installer des parois, tracer des flèches au sol, virtualiser le menu, limiter les échanges, signer une feuille de présence, ne pas piquer dans l’assiette du voisin, ne toucher les livres qu’avec les yeux et préférer le paiement sans contact. Beaucoup de commerçants se sont ruinés pour préserver la santé de leurs clients. Finalement, on a tout fermé. Les restaurateurs ont la dalle et Deliveroo se fait des mollets en or.
On a dit que l’épidémie s’était propagée à cause des soirées estudiantines, des apéros pelouse devant les Invalides, des collés-serrés sous les toits haussmanniens et des parties de pétanque aux Tuileries. Alors on a instauré le couvre-feu. On a isolé les grands-parents. On a placé tout ce petit monde en télétravail en invoquant la préservation de l’intérêt général, au détriment du bien commun. Le virus a tué des dizaines de milliers de personnes. La solitude commence seulement son travail.
On a dit que la culture était notre dernière arme. Que ce soit face à l’isolement ou à l’islamisme. Que Victor Hugo soufflerait sur nos larmes, qu’un mousquetaire vengerait nos hussards, que Cyrano balafrerait quelques racailles, que Ronsard nous chuchoterait l’histoire d’une rose, et qu’au nom de cette rose, Guillaume de Baskerville épinglerait l’inquisition sanitaire. Mais on a fermé les librairies. On a fermé les rayons jouets. On a fermé les rayons rêves.
Le virus a fait de nous les cobayes d’une ère qui bouleverse absolument tout ce que nous sommes, tout ce en quoi nous croyons. Et dans cet amas de réalités virtuelles, l’absence de vérité nous rend parfois fous, parfois sachants, parfois prophètes et souvent cons. Nous ne sommes pas responsables des mesures incohérentes que nous impose ce gouvernement agonisant d’impuissance. Mais nous sommes responsables de notre propre incohérence lorsqu’après avoir dénoncé la tyrannie dont sont victimes les commerçants, les libraires, les restaurateurs, nous nous empiffrons d’offres Amazon, McDo, Burger King, Subway, Starbucks, Pizza Hut…, « juste une fois », parce que « c’est la crise pour tout le monde ». Ce n’est pas moins cher, ce n’est pas meilleur, c’est juste plus facile.
L’unité nationale a bon dos lorsque le Stade de France devient sa patrie. Que devient-elle lorsque la partie tourne mal, que le ballon est monopolisé par des boiteux et que les gardiens ont les mains liées ? Nous sommes tous des remplaçants. Nous devons tous sacrifier notre confort pour sauver ceux qui n’ont plus la force de vivre ni la rage d’espérer. Nous ne devons plus céder aux caprices qui nous poussent à la surconsommation et nous font succomber aux offres exceptionnelles qui achèvent les commerces « non essentiels ». Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays…
Maud Koffler
